De chaque vallée, une histoire

Quand l’automne devient une saison de chasse aux images

Enseignante à la Faculté de l’information de l’Université libanaise

Des cigognes se reposent sur des pins au Mont-Liban.
Source: Mecshap

Du fusil à l’objectif : comment le journalisme peut protéger les oiseaux migrateurs et transformer la culture de l’exhibition des prises.

Les feuilles dorées ne sont pas les seules à tomber durant l’automne libanais. Les oiseaux qui devraient traverser le ciel du pays pour rejoindre l’Afrique tombent parfois eux aussi, découvrant que leur escale s’est transformée en embuscade. Cigognes et rapaces arrivent portés par leurs routes migratoires ; certains les accueillent avec un fusil et un téléphone, le premier pour abattre l’oiseau, le second pour immortaliser une fausse prouesse héroïque ! Comme si toucher un être épuisé par le voyage exigeait un public pour applaudir.

C’est précisément ici que prend tout son sens la philosophie défendue par le magazine Sayd : « chasser l’image plutôt que l’oiseau ». Elle n’efface pas la passion de la poursuite et du défi, mais lui donne un esprit plus noble, en remplaçant le fusil par l’objectif et le camouflage destiné à tuer par celui qui permet de documenter. Elle accorde à l’oiseau le droit de vivre et de poursuivre son voyage.

Le Liban constitue un passage important pour les oiseaux migrateurs entre l’Europe, l’Asie et l’Afrique. Leurs vols se concentrent dans des couloirs qui les rendent plus vulnérables. Les protéger dépasse la compassion pour une aile brisée : selon les espèces, ils contribuent à limiter les ravageurs, à disperser les graines et à préserver les équilibres écologiques. Leur disparition répétée représente donc une perte pour la nature comme pour l’agriculture.

Chacun a un rôle à jouer dans la chaîne de protection qui permet aux oiseaux de traverser le pays en sécurité ; les médias doivent offrir à cet effort une large tribune. Par l’information, la diffusion et la sensibilisation, ils peuvent rendre cette perte compréhensible, sortir l’oiseau de la simple catégorie du beau paysage et montrer la fonction que sa vie remplit dans la nature. Une couverture qui se contente de la photographie d’un vol d’oiseaux abattus avant de passer au sujet suivant peut provoquer un choc passager, tout en laissant intacte la culture qui a produit cette scène.

L’image elle-même porte un paradoxe saisissant. Une étude publiée par André Raine et ses collègues dans Oryx en février 2025 a analysé environ 1 844 photographies diffusées sur Facebook et Instagram entre 2011 et 2023. Les chercheurs y ont identifié 212 espèces d’oiseaux chassés, dont 94 % étaient légalement protégées au Liban. Les photographies de vantardise sont ainsi devenues des preuves permettant de documenter les infractions : le chasseur irresponsable expose son exploit, tandis que le chercheur y lit le relevé d’une violation.

Un article n’arrêtera pas tous les fusils. Mais les médias peuvent retirer les applaudissements qui les entourent.

De la sensibilisation au suivi

Ces couvertures ont une valeur informative, mais les déclarations appellent davantage de suivi sur le terrain : où les filets sont-ils installés ? Comment les oiseaux sont-ils vendus ? Et que se passe-t-il après la constatation d’une infraction ?

Le suivi médiatique au Liban peut être amélioré par une couverture régulière qui commence avant la migration d’automne, explique clairement les espèces protégées et les règles de chasse, et donne la parole aux experts ainsi qu’aux chasseurs respectueux de la loi. La télévision et les plateformes peuvent raconter des sauvetages et des expériences d’observation des oiseaux, en évitant de divulguer précisément les sites d’espèces sensibles ou de transformer les scènes de mise à mort en spectacle.

Les médias peuvent ainsi jouer un rôle essentiel et influent dans la protection des oiseaux migrateurs au Liban. Une première initiative consisterait à déconstruire la « chasse aux interactions » par des campagnes parallèles qui présentent les personnes documentant la faune et les défenseurs de l’environnement comme de véritables héros, et mettent en avant les images d’oiseaux volant librement comme une alternative constructive aux photographies de mise à mort et d’agression.

Il importe de dépasser la sensibilisation émotionnelle pour développer une compréhension économique et agricole, grâce à des enquêtes et à des contenus accessibles expliquant les fonctions des oiseaux migrateurs. Montrer, par exemple, comment les rapaces et les cigognes contribuent à éliminer les rongeurs et les ravageurs agricoles permet aux citoyens et aux agriculteurs de comprendre que leur mise à mort entraîne des pertes matérielles et économiques directes pour le pays.

Le développement du journalisme d’investigation environnementale et du suivi de terrain pourrait constituer une initiative particulièrement importante. Des enquêtes utilisant les outils de recherche en sources ouvertes pourraient retracer les vidéos et les documents divulgués qui témoignent des massacres d’oiseaux migrateurs, et demander des comptes aux plateformes de réseaux sociaux ainsi qu’aux autorités compétentes pour leurs insuffisances dans l’application des lois et la restriction de ces contenus.

Les partenariats des médias avec les écoles et les associations de terrain peuvent également figurer parmi les meilleures initiatives à long terme. Des contenus interactifs destinés aux jeunes—récits courts, documentaires interactifs et programmes sur TikTok et Instagram—pourraient être réalisés avec des experts de l’environnement et des associations, afin de diffuser une culture du tourisme d’observation des oiseaux, ou birdwatching, comme activité économique et touristique prometteuse pour le Liban.

Un article n’arrêtera pas tous les fusils. Mais les médias peuvent retirer les applaudissements qui les entourent et faire d’une infraction une affaire qui continue après la disparition de la vidéo. L’automne deviendra alors une saison d’observation des voyageurs de notre ciel, et l’oiseau cessera de payer le prix du désir humain de se montrer.