De chaque vallée, une histoire

La pie-grièche, cet oiseau qui exécute ses proies sur les épines

Une pie-grièche près d’une souris, d’un lézard et d’insectes suspendus à des branches épineuses

Un petit oiseau transforme les épines en outils pour maintenir ses proies et conserver sa nourriture. Comment fait-il, et où l’observer dans les pays arabes ?

Une branche épineuse, une souris empalée et, tout près, un petit oiseau au masque noir. La scène évoque un gibet dans la nature. Pourtant, son auteur n’a besoin ni de la taille d’un aigle ni des serres d’un faucon. C’est la pie-grièche, qui transforme l’épine en outil pour immobiliser ses proies et en table à manger. Les branches d’un seul arbuste peuvent devenir un garde-manger où elle reviendra plus tard.

De loin, elle ressemble à un paisible oiseau gris posé sur une branche haute. Mais ce perchoir est un poste d’observation. Ses yeux suivent les mouvements au sol ; son bec crochu est prêt à saisir un gros insecte, un lézard ou un petit rongeur. Une fois la proie entre ses mains — ou plutôt entre son bec et ses pattes —, les épines entrent en scène.

Une pie-grièche près d’insectes suspendus à des branches épineuses

L’épine qui remplace la serre

La pie-grièche appartient aux passereaux, mais mène une vie de prédatrice. Dépourvue des puissantes serres des rapaces, elle utilise ce que son environnement lui offre : une épine acérée, un fil barbelé ou une fente entre deux branches. Elle y immobilise sa proie, puis la déchire avec son bec pour en prélever des morceaux.

L’épine prolonge ainsi ses outils naturels : elle retient ce qui serait difficile à maintenir et permet de traiter des proies grandes par rapport à la taille de l’oiseau. Une partie peut rester sur place pour un autre repas ; les prises excédentaires peuvent être empalées plutôt que consommées immédiatement.

Ce spectacle saisissant remplit donc plusieurs fonctions : maîtriser la nourriture, en faciliter la consommation et la conserver. Les insectes et petits vertébrés accrochés aux branches de son territoire ressemblent à un registre visible de ses succès de chasse.

Une Pie-grièche grise au masque noir près d’une souris empalée

Quand le garde-manger devient une vitrine

Un autre détail ajoute à l’étrangeté de l’histoire. Une étude menée sur la Pie-grièche grise en Pologne a montré que les mâles choisissaient des emplacements plus visibles pour empaler leurs proies pendant la saison des accouplements. Ces réserves pourraient donc aussi jouer un rôle social : une nourriture bien en vue peut adresser un signal à un partenaire potentiel ou à un rival.

C’est une remarquable façon d’exploiter l’espace. L’arbuste fournit un poste d’observation, un outil pour immobiliser la proie, un garde-manger et, parfois, un présentoir.

Parmi les pies-grièches qui adoptent ce comportement, la Pie-grièche grise est présente dans de vastes parties du monde arabe. Certaines populations sont sédentaires dans certains pays ; d’autres arrivent lors des migrations ou en hiver.

Fiche d’identité

Nom arabe : الصرد الرمادي الكبير. Nom anglais : Great Grey Shrike. Nom français : Pie-grièche grise. Nom scientifique : Lanius excubitor.

Famille : Laniidae. Ordre : Passeriformes. Longueur : environ 24–25 centimètres. Masse : environ 48–81 grammes selon The Birds of Saudi Arabia, avec des variations entre populations.

Principaux caractères : dos gris, masque noir traversant l’œil, longue queue, ailes noires et blanches et extrémité du bec crochue. Alimentation : gros insectes, lézards, rongeurs et petits oiseaux.

Statut mondial : Préoccupation mineure, selon l’évaluation mondiale citée dans les références. Cela ne signifie ni que ses effectifs ne peuvent pas diminuer, ni que toutes ses populations sont aussi abondantes.

Où la rencontre-t-on dans les pays arabes ? — Au Maghreb

Des populations locales sédentaires vivent au Maroc, en Algérie et en Tunisie, dans des milieux septentrionaux comme dans les déserts et les oasis. La Libye accueille également des populations sédentaires. Dans les habitats favorables, on peut donc rencontrer l’oiseau toute l’année, et pas seulement pendant une courte période de passage.

Les nuances de gris et de blanc varient entre ces populations. Certaines sources anciennes les regroupaient sous le nom de Pie-grièche méridionale, mais leur classification a depuis changé. Cet article suit AviList 2026, qui inclut les populations concernées d’Afrique du Nord et de la péninsule Arabique, ainsi que la pie-grièche des steppes, dans la Pie-grièche grise Lanius excubitor.

En Égypte

Des populations nicheuses sédentaires sont documentées, notamment au Gebel Elba et dans les montagnes de la mer Rouge. Dans le désert Occidental, l’oiseau a été observé fixant ses proies sur des épines de lyciet et des fils barbelés. Le spectacle du « gibet » n’est donc pas étranger à nos paysages.

En Arabie saoudite et dans le Golfe

En Arabie saoudite, la Pie-grièche grise est une nicheuse sédentaire largement répandue, à laquelle s’ajoutent des populations de passage ou hivernantes. The Birds of Saudi Arabia décrit son utilisation des épines d’acacia pour empaler ses proies dans le centre et l’ouest du pays.

Les Émirats arabes unis, le Qatar et Oman abritent des populations arabiques nicheuses sédentaires, rejointes par des pies-grièches des steppes en migration ou en hiver. Aux Émirats plus précisément, le passage automnal s’étend généralement d’août à octobre, et le passage printanier de mars à avril ; certains individus restent en hiver. Les oiseaux sédentaires peuvent être observés toute l’année.

Le Koweït présente une situation différente : sa liste classe la pie-grièche des steppes comme migratrice de passage et visiteuse hivernale peu commune, tandis que la population arabique sédentaire dans les pays voisins n’y apparaît qu’accidentellement. Le calendrier de présence n’est donc pas uniforme dans tout le Golfe.

Au Levant

En Jordanie, la Pie-grièche grise est classée parmi les oiseaux sédentaires. En Syrie, son statut varie selon les populations et les régions : reproduction locale rare, visite hivernale ou passage.

Pour le Liban, la liste publiée en 2020 mentionne une reproduction historique, mais ne relevait pas de preuve récente concluante au moment de sa préparation. Elle décrit un passage peu fréquent ou rare d’octobre à la mi-novembre, et très rare du début mars au début avril. L’espèce ne doit donc pas être présentée comme une sédentaire commune actuellement au Liban.

Où la chercher sur le terrain ?

Recherchez des espaces ouverts ponctués de buissons ou d’arbres : terres agricoles, lisières d’oasis, milieux semi-désertiques ou secteurs riches en végétation épineuse et en perchoirs dominant le sol. Le premier indice est souvent sa silhouette bien exposée sur une branche ou un fil, puis son masque noir et sa longue queue.

Elle peut ressembler à d’autres pies-grièches grises. Une photographie nette de la tête, des ailes et de la queue, accompagnée du lieu et de la date, aide à l’identification. Des nuances de plumage différentes ne signalent pas nécessairement une autre espèce : l’âge et la population locale jouent aussi un rôle.

Le nid et la famille

La pie-grièche construit un nid en coupe dans un arbre ou un buisson, avec des brindilles, des herbes et des radicelles, puis le tapisse de matériaux plus doux. La femelle assure l’essentiel de l’incubation ; les deux parents s’occupent des jeunes.

Les références saoudiennes et émiraties indiquent généralement 3 à 4 œufs, parfois davantage. L’incubation dure environ 15 à 17 jours, et les jeunes quittent le nid au bout d’environ deux semaines et demie. Le calendrier varie selon les régions : aux Émirats, la période de mars à mai est importante, mais l’activité peut commencer plus tôt.

Les buissons et les arbres dispersés restent une composante importante de son habitat. Photographes et observateurs gagneront à laisser les proies empalées en place, à rester à distance des nids et à ne pas réorganiser la scène pour une image.

Vous pouvez quitter les lieux alors que la souris demeure sur son épine. Pour le passant, l’image est saisissante ; pour la pie-grièche, elle fait partie d’un mode de vie où une petite branche devient un outil lui donnant une puissance qui dépasse sa taille.

Références : The Birds of Saudi Arabia, vol. 2, p. 252 ; Antczak, Hromada et Tryjanowski (2012), étude du comportement d’empalement des pies-grièches ; Hegazi (1981), alimentation des oiseaux dans le désert Occidental égyptien ; Goodman et Abdel Mowla Atta (1987), The Birds of Southeastern Egypt ; Ramadan-Jaradi et al. (2020), liste des oiseaux du Liban ; Aidek et al. (2025), liste des oiseaux de Syrie ; listes de Jordan BirdWatch et des oiseaux du Koweït ; évaluation nationale émiratie ; AviList v2026.

Troisième photographie : Marek Szczepanek / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0. Correction des couleurs antérieure : MPF. · 1 · https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/

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