Entretien : Shireen Bou Rafoul

Entre surveillance des voies migratoires et documentation des infractions, Alexandra, bénévole de CABS, raconte son expérience de terrain au Liban et en Europe, ainsi que la patience, les risques et la coopération nécessaires à la protection des oiseaux. Elle explique aussi pourquoi elle distingue les chasseurs responsables des personnes qui enfreignent la loi.
Alexandra, présentez-vous et racontez-nous comment ont commencé votre engagement pour les oiseaux et votre bénévolat auprès de CABS.
Je m’appelle Alexandra, j’ai 33 ans et je suis bénévole auprès de CABS depuis plus de trois ans. J’ai étudié la biologie de la conservation à Vienne, où j’ai approfondi la protection des espèces et développé un amour particulier pour les oiseaux. Dans mon activité professionnelle, je travaille avec BirdLife Austria à la lutte contre la persécution illégale des rapaces en Autriche. Je suis donc engagée dans ce domaine à la fois professionnellement et comme bénévole.
Vous êtes allemande, vous vivez en Autriche et participez à des missions dans différents pays. Qu’est-ce qui vous pousse à poursuivre cet engagement ?
Ma principale motivation est de contribuer à empêcher les humains de détruire la nature. Je crois qu’il est important de défendre ce qui compte pour nous. Bien sûr, ce travail peut parfois être très frustrant et épuisant, mais je puise ma force auprès des personnes qui mènent ce combat à mes côtés. Célébrer ensemble les petites et les grandes victoires, s’encourager et se soutenir mutuellement, c’est quelque chose de très beau.
Quel est votre rôle au sein de CABS et quelles sont vos principales responsabilités lors des campagnes de terrain ?
Comme militante bénévole sur le terrain, ma mission principale consiste à surveiller les zones de chasse, à repérer et documenter la chasse illégale, et à recueillir des preuves solides, notamment des photographies et des vidéos, qui pourront être remises aux autorités compétentes. Les éléments que nous collectons servent aussi à nos campagnes internationales de sensibilisation et à nos activités médiatiques.

Concrètement, que signifient la surveillance et la documentation des infractions de chasse sur le terrain ?
Il faut rester en alerte en permanence. Cela demande de la patience, du calme et peut-être un peu d’obstination. Abandonner rapidement n’est pas une option. Il faut aussi pouvoir supporter beaucoup de frustration. On passe beaucoup de temps assis, à observer et à attendre ; puis les événements peuvent soudain s’accélérer, et il faut être prêt à agir.
Vous avez participé à des missions au Liban. Qu’est-ce qui vous a le plus impressionnée ou surprise concernant la chasse et la migration des oiseaux ?
La migration des oiseaux est ici vraiment extraordinaire. Grâce à sa situation géographique unique entre la mer et les montagnes, le Liban constitue un passage très resserré et important pour les oiseaux migrateurs. Par exemple, presque tous les aigles pomarins du monde passent par le Liban. On peut également observer un nombre remarquable d’espèces à des concentrations rarement rencontrées ailleurs. C’est un spectacle naturel exceptionnel. En revanche, je n’ai jamais vu autant de rapaces visés par des tirs ou des tentatives de chasse. Ce contraste est très difficile à comprendre.
D’après votre expérience dans différents pays, quelles différences principales avez-vous constatées entre le Liban et l’Europe concernant la chasse illégale ?
Par rapport à l’Autriche ou à l’Allemagne, les motivations pour tuer les oiseaux sont très différentes. En Autriche, certaines personnes tirent sur les rapaces ou les empoisonnent parce qu’elles les considèrent comme des nuisibles ou des concurrents pour la chasse aux lièvres et aux faisans. Ici, on tire sur les oiseaux migrateurs par loisir ou pour les manger. La deuxième différence est le nombre immense d’oiseaux tués illégalement : l’échelle est totalement différente.
Avez-vous déjà vécu des situations difficiles ou dangereuses sur le terrain ? Comment y avez-vous fait face ?
Pas au Liban, mais dans le nord de l’Italie, quelqu’un a un jour pointé un fusil de chasse sur moi. C’était ma première mission de terrain et, bien sûr, j’ai eu peur. Heureusement, il ne s’est rien passé. Mon collègue m’a beaucoup soutenue et m’a aidée à surmonter cette expérience. Pendant un instant, je me suis demandé : « Mais qu’est-ce que je fais ici, bon sang ? » Vingt minutes plus tard seulement, nous avons découvert des filets de capture illégaux, et j’ai de nouveau compris que tout cela en valait la peine.
Quelle est l’importance de la coopération entre les organisations internationales, les équipes locales et les forces de sécurité pour obtenir des résultats concrets contre la chasse illégale ?
La coopération avec la police est essentielle à la réussite du travail. Sans elle, nous n’avons pas de véritable chance de lutter contre le braconnage. Il en va de même pour la coopération au sein de l’équipe entre ses membres libanais et internationaux. CABS apporte des décennies d’expérience et d’expertise dans la lutte contre le braconnage, indispensables pour travailler efficacement. Mais la composante libanaise de l’équipe est tout aussi importante : ses membres connaissent les conditions locales et travaillent sur le terrain toute l’année. Seul le travail en commun permet d’obtenir des résultats réels.
Si vous pouviez approfondir votre spécialisation dans un domaine de la lutte contre le braconnage, lequel choisiriez-vous et pourquoi ?
La lutte contre le braconnage ne concerne pas seulement les oiseaux, mais aussi d’autres groupes d’animaux. Je travaille déjà dans un domaine très spécialisé : la mise à mort illégale des oiseaux, particulièrement des rapaces. Je ne pense pas qu’une spécialisation supplémentaire serait utile, car disposer de compétences variées nous apporte aussi de nombreux avantages dans ce travail.

En dehors du travail, quels sont vos loisirs et vos centres d’intérêt ? Quelles activités expriment le mieux votre personnalité ?
Je joue au volley-ball depuis l’âge de neuf ans. J’aime beaucoup passer du temps dans la nature, que ce soit en randonnée, à la cueillette des champignons ou à l’observation des oiseaux. J’aime également beaucoup cultiver mes propres légumes.
Certains pensent que lutter contre la chasse illégale revient à s’opposer aux chasseurs. Comment expliquez-vous la différence entre un chasseur responsable et la chasse illégale ?
Tout d’abord, l’essentiel est la loi : c’est la principale différence. Un chasseur responsable pratique la chasse dans le respect de la loi, des saisons de chasse, des espèces protégées et des quotas autorisés. La chasse illégale consiste à ignorer tout cela : tirer sur des espèces protégées, chasser pendant les périodes de fermeture et employer des moyens interdits. Notre combat ne vise pas les chasseurs eux-mêmes, mais les personnes qui enfreignent la loi et menacent la faune sauvage.
Après votre expérience au Liban, quel message souhaitez-vous adresser aux chasseurs, aux jeunes et à toutes les personnes qui s’intéressent à la protection des oiseaux et de la nature ?
La migration des oiseaux est l’une des plus grandes merveilles de la nature, et le Liban se trouve au cœur de ce parcours. Je demanderais aux chasseurs de voir ces oiseaux comme des êtres vivants précieux qui traversent leur ciel, plutôt que comme des cibles. Aux jeunes, je dis : sortez dans la nature, levez les yeux vers le ciel et participez à la protection de la nature. Plus les gens connaissent et aiment ces oiseaux, plus ceux-ci ont de chances de survivre et d’achever leur voyage.